Un minerai peut être critique pour celui qui en manque, sans être automatiquement une opportunité pour celui qui le possède.
De quoi s’agit-il ?
Première surprise : il n’existe pas une définition unique et stricte de ce qu’est une matière première ou un minerai « critique ». C’est un peu à la sauce de chacun.
Cela dit, on retrouve quand même un certain consensus dans les définitions. De base, la criticité repose sur deux éléments : la disponibilité du minerai, donc le risque de pénurie ou de perturbation de l’approvisionnement ; et son importance pour l’économie d’un pays ou d’une région, donc les conséquences d’une éventuelle pénurie.
Plus les conséquences d’une rupture d’approvisionnement sont lourdes pour l’économie, plus le minerai est considéré comme critique.
Dans l’Union européenne, les matières premières « stratégiques » constituent un sous-groupe des matières premières critiques. Elles sont particulièrement importantes pour des secteurs jugés stratégiques, comme l’énergie, la défense, ou le numérique par exemple. Et, en plus, il existe pour certaines d’entre elles un risque que la demande dépasse l’offre dans le futur.
Pourquoi est-ce important pour l’Afrique ?
La discussion autour des minéraux critiques s’est récemment accélérée dans les pays occidentaux. La Chine, elle, travaillait déjà depuis des années à sécuriser ses approvisionnements, notamment en investissant dans certaines mines en Afrique, mais aussi dans le raffinage et les stocks stratégiques. Elle a compris très tôt que la sécurité minérale ne se joue pas seulement dans l’extraction, mais aussi dans le raffinage et la transformation. Aujourd’hui, elle traite plus de 70 % du cobalt mondial alors qu’environ deux tiers du cobalt minier proviennent de la RDC !
La question devient donc particulièrement intéressante pour l’Afrique en général, et pour la RDC en particulier. Nous avons dans notre sous-sol des ressources devenues essentielles pour plusieurs économies, au moment même où celles-ci cherchent à diversifier leurs fournisseurs.
Sauf que non.
La criticité n’est pas fixe. Une technologie peut évoluer, une alternative peut être trouvée, de nouveaux producteurs peuvent apparaître. Et surtout, passer de l’extraction au raffinage ou à la transformation ne se fait pas simplement parce qu’une opportunité existe.
Il faut une vision à long terme, des investissements, de l’énergie, des infrastructures, des compétences et une vraie politique industrielle.
Le danger serait donc de courir après la criticité d’aujourd’hui sans réfléchir à ce que nous voulons construire pour demain.
C’est pourquoi, pour les pays producteurs, je trouve utile de réfléchir à une autre catégorie : celle des « minerais d’opportunité ». En bref, ce sont des ressources dont la criticité pour les autres crée temporairement un pouvoir de négociation accru pour le pays producteur.
L’enjeu est alors de profiter de cette position avantageuse tant qu’elle existe : investir dans l’exploration, améliorer notre pouvoir de négociation, développer certaines étapes de la chaîne de valeur lorsque cela est réaliste, transférer davantage de connaissances et de compétences, et utiliser une partie des revenus miniers pour développer d’autres secteurs de l’économie.
Il faut savoir pourquoi nous sommes en position de force, combien de temps cette position peut durer, et surtout ce que nous voulons en faire.
Cela demande aussi des politiques suffisamment souples pour évoluer avec le marché. Si le degré de criticité d’un minerai change, notre pouvoir de négociation change aussi.
Dernier point essentiel : nous ne pouvons pas uniquement regarder les listes de minerais critiques ou stratégiques établies par les pays importateurs. Ces listes répondent d’abord à leurs propres besoins économiques et industriels.
Nous devons aussi nous demander : quelles ressources sont critiques pour notre propre économie, aujourd’hui et demain ?
Si nous avons des ambitions d’industrialisation, de diversification et de montée en gamme, nous devons aussi étudier nos propres risques d’approvisionnement, nos propres dépendances et les ressources dont nous aurons besoin pour atteindre ces objectifs.
La criticité est le problème de celui qui risque d’en manquer. Pour celui qui possède la ressource, il faut parler d’opportunité.
Emmanuelle Nehema
Analyste stratégique des données minières au CAMI RDC